Pourquoi je suis accro à Busnel 😉

Perso, je suis accro … 

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Résiste !! 

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Il va m’en falloir des tubes d’apirines pour que j’arrive, ne serait-ce qu’en pensées à me plier à cette « mise à jour » …. Comme ça m’est douloureux d’écrire nénuphar autrement …. Et le pauvre Oignon, en voilà une véritable raison de pleurer !!  Les mots vont perdre toute leur beauté, toute leur poésie …. N’en déplaise aux disciples de l’illettrisme, moi, j’entre en Résistance ! 

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http://www.bfmtv.com/societe/adieu-accent-circonflexe-la-reforme-de-l-orthographe-va-s-appliquer-en-septembre-948738.html

La Haine … selon Christine Angot

Un jour, j’ai découvert que je n’avais jamais éprouvé de haine, parce que j’étais justement en train d’en ressentir. C’était la première fois, «tiens, c’est donc ça», j’ai pensé. Ça m’étonnait d’autant plus que j’avais eu des tas d’occasions d’en éprouver avant. J’avais connu la colère, la rage, l’énervement, l’exaspération, tout ça. La haine, jamais, c’était vraiment la première fois. Je découvrais. C’était un sentiment compact et lourd, qui faisait son nid à l’intérieur de vous. Vers le haut de votre estomac, entre le plexus et le diaphragme, et ça faisait mal, très mal. Une douleur spécifique, précise et centrée, mais diffuse. Elle avait la consistance d’une boule de plomb, se logeait à un endroit précis, que vous pouviez toucher, mais ses influx se répandaient partout, à toute allure, comme le sang jusqu’à votre cerveau, qu’elle irriguait à la vitesse de l’éclair. Installée au cœur de la partie la plus mobile de votre personne, votre système respiratoire, la boule semblait indélogeable. Vous ne saviez pas comment vous en défaire. Parfois, vous la croyiez partie. Elle revenait. Elle revient, elle se durcit, elle bouge. Vous ne savez ni comment vous en défaire, ni ce que vous pouvez en faire, on ne peut rien en faire. Aucune sublimation ni transformation ne me venait à l’esprit. C’est un sentiment purement négatif, qui ne présente aucun avantage, et la boule est restée plus d’un an. Avec des pics. Ou parfois des accalmies. Il ne fallait pas me lancer sur le sujet de la personne haïe, car alors la boule gonflait, durcissait. J’avais mal. Ma respiration s’agitait, mon rythme verbal s’emballait, je pestais contre le corps étranger qui s’était infiltré, installé, et se dilatait maintenant dans mes tissus, au point de menacer mon équilibre et tout mon système nerveux.

J’avais peur que la boule implose, elle était devenue mon cœur. C’était bien un sentiment destructeur, comme on le disait, c’était ça, c’était vrai, ça bloquait, ça coupait le corps en deux, ça brouillait la vision, la perception, ça faussait toutes vos appréciations de la réalité, en dehors de cette fameuse boule qui vous obsédait, et vous envahissait. Je me détournais de tout le reste. Je ne faisais plus qu’y penser, j’en étais devenue la spécialiste, j’étais au fait de toutes les stratégies de ce corps étranger qui m’habitait, plus étranger pourtant que tous les corps possibles au monde. J’en comprenais les techniques, j’étais capable de les anticiper, de les décrypter, je connaissais la personne haïe mieux que sa propre mère. Les nuits où j’y pensais, je ne pouvais pas dormir, la boule se déplaçait en moi, elle s’aplatissait, pour remonter jusqu’à mon visage, se glisser jusqu’entre mes globes oculaires et mes paupières, et faire apparaître la silhouette haïe. Si au moment de me coucher son image s’invitait sous mes paupières, dès que je fermais les yeux je la voyais. J’étais obligée de les rouvrir et de rallumer la lumière pour essayer de la faire partir. Comme une chauve-souris. Je me revoyais enfant quand ma mère ouvrait la fenêtre pour chasser des chauves-souris de ma chambre, en me disant de faire attention qu’elles ne s’accrochent pas à mes cheveux. J’étais dans un film d’horreur. Les journées ne pouvaient pas finir sans me rappeler, d’une manière ou d’une autre, le sentiment hostile qui m’habitait. Le fait qu’elle parvienne à se glisser jusque derrière mes cils, et jusque dans mon lit, me scandalisait. J’allumais pour chasser son fantôme, faire entrer l’air frais, par l’artifice du courant électrique, et je criais.

Jusqu’à ce qu’un jour, un matin, il était environ dix heures, je décide d’accorder à la personne haïe ce qu’elle réclamait de moi indûment depuis plus d’un an pour assurer sa domination pleine et entière. Je cessais brutalement de résister. Comme si ce qu’elle réclamait n’était rien, que ça ne valait pas le coup de se battre, pour qu’éclate à son propre visage, peut-être, l’inutilité de ses attaques, et, à l’instant précis où j’ai pensé «que va-t-elle faire de tout ça puisque ce n’est pas à elle et qu’on ne domine jamais vraiment les gens ?», la boule de plomb a disparu, magiquement, automatiquement, elle a fondu, et s’est évaporée.

 

CHRISTINE ANGOT, « Sentiment Un »,  Libération du 20 septembre 2013

 

 

haine

PHILOCALIE

PHILOCALIE …. un joli mot, non ?

PHILOCALIE …

Une philocalie, mot d’origine grecque signifiant « amour de ce qui est beau », au sens où, en grec, le Beau se confond avec le Vrai et le Bon ….

Cela devient intéressant, n’est-ce pas ?

 

PHILOCALIE … c’est le titre d’un livre, luxueux, publié aux Editions de L’embellissement, écrit par Valérie SOLVIT. Un livre qui regroupe les pensées de 80 personnalités. Je vous invite à en découvrir quelques unes …

 

PHILOCALIE

phi

 

« Nous sortons d’un temps qui, pour prix de  notre prospérité, aura dénaturé la nature, généré un urbanisme sans âme, chosifié les objets et, sacrifiant à l’efficace, aura oublié les hommes et négligé le beau. Le modernisme à tout-va aura tenu le beau pour une idée passéiste, un ornement superflu, voir un privilège pour riche ….  » constate fort judicieusement Valérie SOLVIT … Sombre … Sombre … Sombre !!

 

Le BEAU aurait-il totalement disparu de notre UNIVERS ??

… la beauté du Physique …. Celle de Charlotte Gainsbourg, Alain Delon ….

Charlotte dont le papa, un certain Serge, décrivait ainsi la beauté, celle « d’une orchidée déguisée en ortie !! »

Et Delon, le Summum de la Beauté de tristement constater « Des millions de Femmes et d’Hommes m’aimaient parce que j’incarnais pendant deux heures ce qu’ils auraient voulu être . Cette magie agonise… « 

 

 

bonté

BEAUTE & BONTE

En ce qui me concerne, la Beauté réside au cœur de la Bonté … que ce soit de l’Humain, de la Nature …. La Beauté vit dans le regard que nous portons sur ce et ceux qui nous entourent … La Bonté embellit comme par magie tout ce qu’elle touche, peu importe de quelle façon !

 

 

 

Et si nous laissions l’Historien Marc Fumaroli conclure :

 

« Le droit à la Beauté ne se proclame point, ne s’inscrit dans aucune législation. En dépit de tous les obstacles, il s’assume par l’exercice d’un antenne intérieure fragile et sévère […], mais dont la persévérance finit par l’emporter. Cette antenne s’appelle LE GOUT « 

 

 

 

Liens : http://www.philocalie.eu/medias/index.html

 

 

 

 

 

Prix Interallié

 

QU’EST-CE QUE LE PRIX INTERALLIE ?

 

 

Il a été créé en 1930 par une trentaine de journalistes qui déjeunaient au Cercle de l’Union interalliée à Paris (club privé dans le 8e arrondissement), en attendant les délibérations du Femina. Il récompense un roman écrit par un journaliste, ce qui n’a pas empêché Michel Houellebecq, non journaliste, de le recevoir en 2005 pour La possibilité d’une île (Fayard). Aujourd’hui le jury est composé de dix journalistes masculins.

Le prix Interallié est remis au restaurant parisien Lasserre, dans le 8e arrondissement. Il n’est suivi d’aucune dotation. Mais un ouvrage récompensé par le prix Interallié se vend à 100 000 exemplaires environ.

 

 

Prix Interallié

Nelly Alard

 » Un moment de couple »

 nelly    Nelly Alard vit à Paris. Elle est également comédienne et scénariste. Son premier roman, Le crieur de nuit (collection Blanche, 2010, Folio n° 5300) a reçu le prix Roger Nimier 2010, ainsi que le Prix National Lions de Littérature 2011 et le Prix de soutien à la création littéraire de la Fondation Simone et Cino Del Duca. Nelly Alard est sortie du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris en 1985.

 

 

 

 

 

 

 » Moment de Couple »

 

Juliette, ingénieur dans l’informatique, et Olivier, journaliste, ont deux enfants et une vie de couple moderne. Lorsque Olivier avoue à sa femme avoir une liaison, l’univers de Juliette vacille.
Comment survivre à la trahison? C’est à cette question que ce roman, écrit au scalpel, sans concession mais non sans humour, entend répondre. Rien n’y échappe, ni les risques de la vie à deux et les glissements du désir ni les contradictions d’un certain féminisme et la difficulté d’être un homme aujourd’hui.

 

 

moment

 

 

Extrait

 

 

1

C’était le jeudi 29 mai 2003, en fin d’après-midi. Le jour de l’Ascension. Encore le printemps, donc, mais il faisait déjà très chaud. Les pelouses du parc des Buttes-Chaumont étaient non pas noires de monde, mais colorées, gaiement, de familles bruyantes et agitées. Il y avait des ballons, des serviettes de plage, des cris, des rires, des   petites culottes qui séchaient sur l’herbe, des enfants tout nus ou en slip, un côté Front populaire, premiers congés  payés. Juliette était arrivée tôt. Elle était assise près de Florence, une de ses amies du quartier, à l’un des endroits les plus recherchés, sur la grande pelouse en pente avec la rivière en contrebas. Toutes deux regardaient leurs enfants qui pataugeaient avec les autres dans le ruisseau, quand le téléphone portable de Juliette a sonné.

Juliette venait de crier à son fils de quatre ans, Johann, de garder ses sandales pour marcher dans l’eau. Pas seulement à cause des cailloux qui en tapissent le fond et qui sont, par endroits, acérés ou glissants. Surtout parce qu’on peut y tomber sur des débris de verre, des capotes usagées ou des capsules de bière. On peut y tomber sur à peu près n’importe quoi, en fait, malgré la fermeture du parc la nuit et les rondes régulières des gardiens.

L’autre jour, Emma a trouvé un bâton de ski, au fond. Tu te rends compte ? Qui peut s’amuser à jeter un bâton de ski dans la rivière des Buttes-Chaumont? En décrochant, Juliette avait encore un sourire sur les lèvres.

C’était son mari, Olivier. Il avait la voix altérée, comme à bout de souffle, ou étranglé.

Tu es où? — Aux Buttes — Tu es seule ? — Non, je suis avec Flo et les enfants. — Tu peux t’éloigner un peu, j’ai quelque chose à te dire.

Le sourire de Juliette s’était envolé. Elle jeta un regard vers Florence, se leva et remonta la pelouse d’une dizaine de mètres. À l’autre bout du fil Olivier semblait sangloter. Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle. Avant d’entendre la réponse, elle sentit comme une morsure au creux du ventre. L’idée la traversa que Maria était morte.

Voilà. J’ai une histoire avec une fille, c’est une élue socialiste, ça dure depuis trois semaines, et maintenant elle veut que je te quitte, et là, nous parlions au téléphone, je lui ai dit que j’allais au cinéma avec toi, elle a commencé une crise d’épilepsie, elle a laissé tomber le 18 téléphone, elle crie, je ne sais pas ce qu’elle a, je ne sais pas quoi faire, il faut que j’aille la voir.

Il reprit sa respiration, ajouta. Je ne pourrai pas aller au cinéma.

Juliette écoutait, immobile. De là où elle se trouvait, en hauteur, elle apercevait la gloriette et le pont suspendu, des amoureux qui s’embrassaient. Le soleil commençait à descendre sur les arbres. À part cette sale bestiole qui s’agitait au creux de son ventre, tout semblait familier, normal.

Elle habite où?

Pantin.

Eh bien, vas-y, alors.

Un blanc. Il ne répondait pas. Il n’avait pourtant pas raccroché.

Cela l’agaça. Elle répéta « Vas-y », dit « Allô » plusieurs fois, d’une voix de plus en plus forte, exaspérée. Ensuite

elle raccrocha et revint à pas lents s’asseoir près de Florence, qui la regardait avec curiosité.

Qu’est-ce qui se passe ?

Elle haussa les épaules, secoua la tête. Flo n’insista pas. De toute manière il était l’heure de rentrer. Elles appelèrent les enfants, les rhabillèrent, puis descendirent l’avenue Secrétan en silence, tenant leurs petits derniers par la main, tandis que les aînés couraient devant en chahutant….

 

 

 

 

Prix Medicis

 

QU’EST-CE QUE LE PRIX MEDICIS

 

Le prix Médicis a été fondé en 1958 par Jean-Pierre Giraudoux (le fils de Jean), avec le soutien d’une dénommée Gala Barbisan, d’origine russe, qui recevait dans un hôtel particulier, sur les hauteurs de Montmartre, des personnalités comme Jean Genet ou Raymond Queneau.

Le prix Médicis a pour vocation de récompenser un roman, récit ou recueil de nouvelles dont l’auteur débute ou n’est pas encore célèbre.

Le  jury est composé de huit personnes. Auparavant décerné en même temps que le Femina à l’hôtel Crillon, le Prix Médicis est désormais remis deux jours plus tard au restaurant La Méditerranée, place de l’Odéon dans le 6e arrondissement de Paris.

Le  montant de la dotation est de 686 euros. En moyenne, un roman récompensé par le prix Médicis se vend à 40 000 exemplaires.

 

 

Prix Médicis 2013

« Il faut beaucoup aimer les Hommes »

Marie Darrieussecq

 

 

Marie Darrieussecq, née le 3 janvier 1969 à Bayonne, est une écrivaine et psychanalyste française.

 

 

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Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. Il se trouve que l’homme est noir. « C’est quoi, un Noir ? Et d’abord, c’est de quelle couleur ? » La question que pose Jean Genet dans Les Nègres, cette femme va y être confrontée comme par surprise. Et c’est quoi, l’Afrique ? Elle essaie de se renseigner. Elle lit, elle pose des questions. C’est la Solange du précédent roman de Marie Darrieussecq, Clèves, elle a fait du chemin depuis son village natal, dans sa « tribu » à elle, où tout le monde était blanc.

L’homme qu’elle aime est habité par une grande idée : il veut tourner un film adapté d’Au cœur des ténèbres de Conrad, sur place, au Congo. Solange va le suivre dans cette aventure, jusqu’au bout du monde : à la frontière du Cameroun et de la Guinée Équatoriale, au bord du fleuve Ntem, dans une sorte de « je ntem moi non plus ».

Tous les romans de Marie Darrieussecq travaillent les stéréotypes : ce qu’on attend d’une femme, par exemple  ou les phrases toutes faites autour du deuil, de la maternité, de la virginité… Dans Il faut beaucoup aimer les hommes cet homme noir et cette femme blanche se débattent dans l’avalanche de clichés qui entoure les couples qu’on dit « mixtes ». Le roman se passe aussi dans les milieux du cinéma, et sur les lieux d’un tournage chaotique, peut-être parce qu’on demande à un homme noir de jouer un certain rôle : d’être noir. Et on demande à une femme de se comporter de telle ou telle façon : d’être une femme.

 

 

 

EXTRAIT

 

 

GENERIQUE

C’était un homme avec une grande idée. Elle la voyait briller dans ses yeux. Sa pupille s’enroulait en ruban incandescent. Elle entrait dans ses yeux pour suivre avec lui le fleuve. Mais elle ne croyait pas à son projet. Ça ne se ferait jamais, en vrai. Atteint-on jamais le Congo ?

Il y avait ce qu’il était lui : un problème. Et sa grande idée coûtait trop d’argent. Demandait trop à trop de gens. Et pour elle la grande idée était comme une autre femme, et elle ne voulait pas qu’il la suive.

« À force de penser au Congo je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves où le fouet claque comme un grand étendard. » Il lui lisait Césaire. Qui n’était pas son écrivain préféré. Mais qui a laissé de bonnes pages, on ne peut pas dire. Et qui était noir, ça a son importance. Sans doute. Elle était de là, elle aussi, désormais. Du pays impossible, avalancheux et débordant.

Chaque matin elle s’éveillait affligée d’une maladie de peau. Ses épaules, ses seins, l’intérieur de ses bras, tout ce qui venait au contact de lui – sa peau était creusée de lignes, de broderies. Elles couraient, incrustées. Elle frottait mais ça ne partait pas. Elle se douchait mais l’eau n’y faisait rien, et dans le miroir elle voyait, sous la peau, courir les galeries étroites et régulières, de fins colliers de perles en creux.

La maquilleuse même n’y pouvait rien. Elle qui était censée jouer la Française diaphane, ni tatouée ni scarifiée. Le visage est ce qu’on ne voit pas de soi. Le dos non plus, je vous l’accorde. En se contorsionnant, on attrape un éclat d’omoplate, un peu de clavicule et de reins. Mais on porte devant soi son visage comme une offrande. Il la voyait. Elle ne se voyait que dans les films ou le miroir. Ce visage intact, où s’imprimaient d’autant mieux les marques.

Et lui c’était qui ? Un acteur comme elle, second rôle un peu connu – on connaît sa tête, pas son nom, et difficile à prononcer. S’il y avait en lui quelque chose de militant c’était peut-être ça : cette obstination à garder son nom – faire carrière avec un nom pareil.

GÉNÉRIQUE

Un nom qu’elle aurait voulu porter, elle. Elle avait ça dans l’idée. Joint à son prénom si français, Solange.

Il n’aimait pas qu’elle le regarde quand ils faisaientl’amour. Si elle ouvrait les yeux, il faisait un petit bruit entre ses dents, chhhhh. Elle les refermait, elle rentrait dans le noir rouge. Mais elle avait vu son visage bouleversé, l’éclat de ses joues, la sueur sur ses pommettes, presque des larmes. Et ses yeux fixés sur elle, chhhhh. Deux pointes noires, jaillies sous les paupières, ses yeux chinois, deux fentes, soulevant les triangles des tempes.

Elle se rappelait géométriquement sa beauté, mais qui était l’homme sur la photo ? Qui est l’homme dont les photos circulent sur les pages de ragots hollywoodiens? Qui est l’homme qui la regardait, quila regarde dans sa mémoire ? Sa peau ne porte plus aucune trace de lui, seulement les marques du temps, les cicatrices de tournages qu’il lui semble avoir rêvés.

 

 

PRIX FEMINA

QU’EST-CE QUE LE PRIX FEMINA ?

Ce prix est créé en 1904 par 22 collaboratrices du magazine La vie heureuse, soutenu par le magazine Femina, sous la direction de la poétesse Anna de Noailles. Au départ, il s’appelle Prix vie heureuse. L’objectif : protester contre l’attribution systématiquement masculine du prix Goncourt.

Il est censé récompenser une oeuvre de langue française écrite en prose ou en poésie avec un  jury  exclusivement féminin. Le Femina est traditionnellement remis à l’hôtel de Crillon, place de la Concorde, à Paris.

Le lauréat du Femina ne reçoit aucune dotation. Mais selon l’Institut GfK, une oeuvre récompensée par ce prix se vend en moyenne autour de 155 000 exemplaires.

 

 

Prix FEMINA 2013

« La saison de l’Ombre »

Léonarda MIANO

 

leon  Léonora Miano est une romancière née le 12 mars 1973 à Douala, sur la côte du Cameroun. En 1991, elle s’est installée en France, d’abord à Valenciennes puis à Nanterre, pour étudier la littérature américaine

 

 

 

 

« La saison de l’Ombre« 

 

 

la-saison-de-lombreUne nuit, le village mulongo est frappé par un incendie. La population, affolée
par les flammes que l’on ne parvient pas à maîtriser, prend la fuite, pour
chercher refuge dans la brousse avoisinante. Au petit jour, les villageois
reprennent le chemin du retour. Ils se massent à l’orée de leurs terres,
attendant que le clan entier soit rassemblé. C’est alors que la disparition de
douze hommes, dix jeunes initiés et deux anciens, est
remarquée.

Ebeise, la matrone du clan, qui siège au conseil des sages, suggère que les mères des dix adolescents disparus soient éloignées de la
communauté. Elle espère ainsi éviter que leur chagrin ne se répande au sein des familles et fragilise le clan qui doit panser ses plaies, rebâtir ce qui a été détruit. Elle espère également que ces dix femmes sachent se consoler mutuellement, se soutenir. Le rman s’ouvre sur ces femmes recluses dans une habitation distante des autres, abandonnées à leur solitude et à leurs interrogations. Elles font un rêve. Le même.

Seule Eyabe, l’une des dix écartées, saura interpréter le songe et comprendre qu’un drame est arrivé, qu’elle ne reverra pas son fils aîné. Alors que les sages se perdent en atermoiements, la femme décide de prendre la route afin de trouver l’endroit où son garçon a péri, et de lui rendre les derniers hommages.

 

Présentation par l’Auteure

 

 La saison de l’ombre ambitionne de saisir l’instant d’un basculement. La composition de ce roman s’est glissée dans un interstice, entre la disparition du monde connu et l’avènement d’un univers nouveau, dont nul ne sait encore rien. On entendra dire de ce texte qu’il parle de la Traite négrière. En réalité, la référence à cette tragédie vient surtout éclairer le lecteur, en ce qui concerne la genèse de l’ouvrage dans mon esprit et les mobiles de mon écriture. Ce terme n’est jamais employé dans le texte, puisqu’il n’a pas de sens pour les protagonistes principaux. Il importe de prendre ceci en considération, dans la mesure où La saison de l’ombre épouse la vision de ses personnages : des Subsahariens vivant dans une Afrique précoloniale, et ne connaissant du monde qu’eux-mêmes et leurs voisins immédiats. Le texte prend soin d’éviter les anachronismes, pour rester au plus près d’une perception subsaharienne non encore influencée par la rencontre avec l’Europe. C’est pour cette raison que l’histoire se déroule à l’intérieur des terres, plutôt que sur la côte.
Pour la communauté Mulongo, embarquée malgré elle dans la sombre aventure qui portera plus tard le nom de Traite transatlantique, il ne s’agit que de savoir ce que sont devenus les dix jeunes gens et les deux anciens disparus après l’incendie du village. Le commerce lui-même – la traite – n’est pas au coeur de ce texte, qui s’attache plutôt à réveiller la mémoire de mondes disparus. Comment vivait-on en Afrique centrale/équatoriale avant le choc de la rencontre avec l’Europe ? Il est évident que les populations de ces contrées ne se tenaient pas au garde-à-vous, dans l’attente de la capture… Pourtant, lorsque nous évoquons cette période, c’est avec le sentiment de faire face à une sorte d’abstraction. Les gravures montrent des colonnes de captifs entravés, en marche vers la côte. Ils apparaissent comme ayant vu le jour dans cette situation. L’existence antérieure à la capture n’est pas décrite, si bien qu’elle ne semble pas avoir existé. Il peut aussi s’agir de corps allongés dans l’entrepont des navires négriers. Des corps sans visage. Des corps figés, ressemblant à de petits bâtonnets noirs. C’est à peine s’il est possible d’imaginer que les personnes ainsi représentées respiraient, pensaient, parlaient. Les représentations que nous en avons ne permettent, en aucun cas, de nous rappeler que quelqu’un, quelque part, connaissait leur nom et les chérissait.
Le texte travaille, avant tout, sur l’expérience de ceux à qui un être cher fut un jour arraché. Si la figure des Subsahariens déportés vers le Nouveau Monde apparaît sur les images comme figée, privée du moindre souffle de vie, celle de ceux auxquels ils étaient liés a tout simplement été ensevelie sous les épaisseurs d’un silence multiséculaire. Y compris sur le sol subsaharien. C’est pourtant là que vécurent et moururent les communautés, les familles, les individus, qui devaient ne jamais revoir les leurs. Ceux qui attendirent jusqu’au soir de leur vie, un retour qui n’advint jamais. Ceux qui cherchèrent sans savoir où. Ceux qui ne surent vraiment ni ce qui se passait, ni comment agir. Ceux qui furent capturés, sans être déportés en fin de compte. Ceux qui durent quitter leur sol natal, trouver une terre d’accueil, pour échapper à la capture. Ce sont ces figures effacées de la mémoire subsaharienne et mondiale que l’on rencontre dans La saison de l’ombre. Les personnages principaux du roman viennent rappeler que la majorité des Subsahariens de l’époque n’étaient ni des captifs, ni des trafiquants d’hommes. Il s’agissait de personnes simples, dépourvues du moindre pouvoir sur les événements.
La saison de l’ombre présente une population devant faire face, du jour au lendemain, à une situation imprévue et incompréhensible. D’ailleurs, les Mulongo, puisque c’est d’eux qu’il est question, ne s’expliqueront pas ce qui est arrivé. Ils ne seront que quelques-uns à approcher la vérité qui sera pleinement donnée au lecteur, par un lent mécanisme de dévoilement. Les plus fortes parmi les individualités constituant ce groupe humain sont rendues saillantes. Le lecteur s’attachera, évidemment, au destin des femmes : Eyabe, Ebeise, Ebusi… Ce sont elles, en effet, qui incarnent, de la façon la plus poignante, la nécessité d’agir pour donner un sens aux événements ou, tout simplement, le chagrin de la perte. Il serait cependant dommage de ne pas accorder la même importance aux figures masculines, elles aussi prises dans la tourmente, comme on le voit avec le Mukano, Mutimbo ou Mukudi. J’ai voulu écrire un texte sensible, qui mette au premier plan l’humanité des personnages. Leurs émotions, leurs sentiments. Toutes ces évidences qui ne nous viennent plus à l’esprit, lorsque nous regardons les peintures de corps entassés à fond de cale ou de captifs entravés.
Les groupes humains présentés dans La saison de l’ombre sont imaginaires, mon objectif n’ayant pas été de composer un roman historique, forcément sujet à polémique, tant la question du trafic négrier demeure sensible et, en ce qui concerne le vécu des Subsahariens non déportés, assez pauvrement analysée. J’ai fait le choix d’une démarche de création pure, la seule valide à mon sens, pour cheminer vers les mondes disparus que je comptais explorer. Il s’est agi de bâtir un projet esthétique permettant de lever les silences et de faire revivre des êtres dont l’Histoire ne semble avoir gardé nulle trace. Des êtres chassés du souvenir de leur propre descendance. Ceux qui, sans connaître les cales des navires négriers furent, eux aussi, précipités dans l’inconnu. La saison de l’ombre décrit, de l’intérieur, une communauté confrontée à la disparition d’un grand nombre des siens, et tout à fait ignorante des opérations de traite ayant déjà commencé depuis un bon moment. Une place primordiale est donnée à la pensée, à l’intériorité des personnages. Les membres du clan Mulongo – comme leurs voisins Bwele – ont une mémoire, une vision du monde, une sensibilité. Le texte tient à faire état de ces éléments empruntés pour l’essentiel aux peuples bantous d’Afrique centrale, auxquels le roman rend hommage. A travers eux, j’espère avoir célébré les spiritualités, le geste créatif et les arts de vivre des Subsahariens en général.
L’Afrique centrale/équatoriale donc, comme dans mes autres romans à décor subsaharien. Il faudra pourtant se garder de généralisations faciles. Si les usages prêtés aux protagonistes du roman sont souvent empruntés aux Bantous d’Afrique centrale, leur diversité est également mise en exergue. Ainsi, on ne vit pas exactement de la même manière chez les uns et chez les autres. Comme dans la réalité, chaque communauté a été façonnée par une expérience particulière, si bien qu’en dépit de leur proximité, elles sont étrangères les unes aux autres. Il n’existe pas de fraternité de couleur en ce temps-là, sous le Sahara. La question raciale et le discours selon lequel des Noirs vendaient des Noirs à l’époque de la Traite transatlantique, seraient des données absurdes pour comprendre ce texte. Ces concepts, comme d’autres – celui d’Africain, par exemple –, participent d’une vision euro-centrée, et n’ont pas de sens pour les habitants des espaces concernés par le texte, avant l’ère coloniale. Or, je veux une fois de plus le souligner, le point de vue de La saison de l’ombre est clairement afro-centré. Il est celui des Subsahariens de l’Afrique précoloniale. L’invention de la race et la racialisation des imaginaires, ne sont pas des faits subsahariens.
Les Européens, qui ne sont qu’évoqués dans le roman, y sont appelés « hommes aux pieds de poule ». Cette appellation est une adaptation poétique du mot « mukala », terme de la langue douala du Cameroun encore en usage, lorsqu’il s’agit de désigner les Européens. Ce mot, abusivement traduit par « Blanc », signifie, en réalité, « patte d’oiseau ». Il fait référence au vêtement des premiers Européens apparus sur les côtes de l’actuel Cameroun, et dont on trouvait qu’ils donnaient, à ceux qui les portaient, des jambes ressemblant à des pattes d’oiseaux. Ce n’est pas à leur couleur – même si cette dernière n’échappa nullement au regard – que les Européens furent/sont réduits, dans cette région du monde. C’est donc cette logique qu’il faudra faire sienne, pour appréhender convenablement le roman. La saison de l’ombre parle avant tout d’un drame humain et, je l’espère, sans manichéisme ni intention de sauver ce qui ne peut l’être.
Il s’est passé la chose suivante : des humains ont pensé tirer parti du commerce d’autres humains. Et des humains ont souffert l’arrachement des leurs, la violence de leurs voisins. Voilà ce que propose La saison de l’ombre : le point de vue subsaharien sur une des nombreuses défaites de l’humanité, mais aussi, sur les fragiles triomphes de l’humanité. Une histoire de mort, de vie après la mort. De façon métaphorique, cette histoire est celle d’une grande partie de l’Afrique subsaharienne, depuis cinq cents ans environ.

Léonora Miano