PRIX FEMINA

QU’EST-CE QUE LE PRIX FEMINA ?

Ce prix est créé en 1904 par 22 collaboratrices du magazine La vie heureuse, soutenu par le magazine Femina, sous la direction de la poétesse Anna de Noailles. Au départ, il s’appelle Prix vie heureuse. L’objectif : protester contre l’attribution systématiquement masculine du prix Goncourt.

Il est censé récompenser une oeuvre de langue française écrite en prose ou en poésie avec un  jury  exclusivement féminin. Le Femina est traditionnellement remis à l’hôtel de Crillon, place de la Concorde, à Paris.

Le lauréat du Femina ne reçoit aucune dotation. Mais selon l’Institut GfK, une oeuvre récompensée par ce prix se vend en moyenne autour de 155 000 exemplaires.

 

 

Prix FEMINA 2013

« La saison de l’Ombre »

Léonarda MIANO

 

leon  Léonora Miano est une romancière née le 12 mars 1973 à Douala, sur la côte du Cameroun. En 1991, elle s’est installée en France, d’abord à Valenciennes puis à Nanterre, pour étudier la littérature américaine

 

 

 

 

« La saison de l’Ombre« 

 

 

la-saison-de-lombreUne nuit, le village mulongo est frappé par un incendie. La population, affolée
par les flammes que l’on ne parvient pas à maîtriser, prend la fuite, pour
chercher refuge dans la brousse avoisinante. Au petit jour, les villageois
reprennent le chemin du retour. Ils se massent à l’orée de leurs terres,
attendant que le clan entier soit rassemblé. C’est alors que la disparition de
douze hommes, dix jeunes initiés et deux anciens, est
remarquée.

Ebeise, la matrone du clan, qui siège au conseil des sages, suggère que les mères des dix adolescents disparus soient éloignées de la
communauté. Elle espère ainsi éviter que leur chagrin ne se répande au sein des familles et fragilise le clan qui doit panser ses plaies, rebâtir ce qui a été détruit. Elle espère également que ces dix femmes sachent se consoler mutuellement, se soutenir. Le rman s’ouvre sur ces femmes recluses dans une habitation distante des autres, abandonnées à leur solitude et à leurs interrogations. Elles font un rêve. Le même.

Seule Eyabe, l’une des dix écartées, saura interpréter le songe et comprendre qu’un drame est arrivé, qu’elle ne reverra pas son fils aîné. Alors que les sages se perdent en atermoiements, la femme décide de prendre la route afin de trouver l’endroit où son garçon a péri, et de lui rendre les derniers hommages.

 

Présentation par l’Auteure

 

 La saison de l’ombre ambitionne de saisir l’instant d’un basculement. La composition de ce roman s’est glissée dans un interstice, entre la disparition du monde connu et l’avènement d’un univers nouveau, dont nul ne sait encore rien. On entendra dire de ce texte qu’il parle de la Traite négrière. En réalité, la référence à cette tragédie vient surtout éclairer le lecteur, en ce qui concerne la genèse de l’ouvrage dans mon esprit et les mobiles de mon écriture. Ce terme n’est jamais employé dans le texte, puisqu’il n’a pas de sens pour les protagonistes principaux. Il importe de prendre ceci en considération, dans la mesure où La saison de l’ombre épouse la vision de ses personnages : des Subsahariens vivant dans une Afrique précoloniale, et ne connaissant du monde qu’eux-mêmes et leurs voisins immédiats. Le texte prend soin d’éviter les anachronismes, pour rester au plus près d’une perception subsaharienne non encore influencée par la rencontre avec l’Europe. C’est pour cette raison que l’histoire se déroule à l’intérieur des terres, plutôt que sur la côte.
Pour la communauté Mulongo, embarquée malgré elle dans la sombre aventure qui portera plus tard le nom de Traite transatlantique, il ne s’agit que de savoir ce que sont devenus les dix jeunes gens et les deux anciens disparus après l’incendie du village. Le commerce lui-même – la traite – n’est pas au coeur de ce texte, qui s’attache plutôt à réveiller la mémoire de mondes disparus. Comment vivait-on en Afrique centrale/équatoriale avant le choc de la rencontre avec l’Europe ? Il est évident que les populations de ces contrées ne se tenaient pas au garde-à-vous, dans l’attente de la capture… Pourtant, lorsque nous évoquons cette période, c’est avec le sentiment de faire face à une sorte d’abstraction. Les gravures montrent des colonnes de captifs entravés, en marche vers la côte. Ils apparaissent comme ayant vu le jour dans cette situation. L’existence antérieure à la capture n’est pas décrite, si bien qu’elle ne semble pas avoir existé. Il peut aussi s’agir de corps allongés dans l’entrepont des navires négriers. Des corps sans visage. Des corps figés, ressemblant à de petits bâtonnets noirs. C’est à peine s’il est possible d’imaginer que les personnes ainsi représentées respiraient, pensaient, parlaient. Les représentations que nous en avons ne permettent, en aucun cas, de nous rappeler que quelqu’un, quelque part, connaissait leur nom et les chérissait.
Le texte travaille, avant tout, sur l’expérience de ceux à qui un être cher fut un jour arraché. Si la figure des Subsahariens déportés vers le Nouveau Monde apparaît sur les images comme figée, privée du moindre souffle de vie, celle de ceux auxquels ils étaient liés a tout simplement été ensevelie sous les épaisseurs d’un silence multiséculaire. Y compris sur le sol subsaharien. C’est pourtant là que vécurent et moururent les communautés, les familles, les individus, qui devaient ne jamais revoir les leurs. Ceux qui attendirent jusqu’au soir de leur vie, un retour qui n’advint jamais. Ceux qui cherchèrent sans savoir où. Ceux qui ne surent vraiment ni ce qui se passait, ni comment agir. Ceux qui furent capturés, sans être déportés en fin de compte. Ceux qui durent quitter leur sol natal, trouver une terre d’accueil, pour échapper à la capture. Ce sont ces figures effacées de la mémoire subsaharienne et mondiale que l’on rencontre dans La saison de l’ombre. Les personnages principaux du roman viennent rappeler que la majorité des Subsahariens de l’époque n’étaient ni des captifs, ni des trafiquants d’hommes. Il s’agissait de personnes simples, dépourvues du moindre pouvoir sur les événements.
La saison de l’ombre présente une population devant faire face, du jour au lendemain, à une situation imprévue et incompréhensible. D’ailleurs, les Mulongo, puisque c’est d’eux qu’il est question, ne s’expliqueront pas ce qui est arrivé. Ils ne seront que quelques-uns à approcher la vérité qui sera pleinement donnée au lecteur, par un lent mécanisme de dévoilement. Les plus fortes parmi les individualités constituant ce groupe humain sont rendues saillantes. Le lecteur s’attachera, évidemment, au destin des femmes : Eyabe, Ebeise, Ebusi… Ce sont elles, en effet, qui incarnent, de la façon la plus poignante, la nécessité d’agir pour donner un sens aux événements ou, tout simplement, le chagrin de la perte. Il serait cependant dommage de ne pas accorder la même importance aux figures masculines, elles aussi prises dans la tourmente, comme on le voit avec le Mukano, Mutimbo ou Mukudi. J’ai voulu écrire un texte sensible, qui mette au premier plan l’humanité des personnages. Leurs émotions, leurs sentiments. Toutes ces évidences qui ne nous viennent plus à l’esprit, lorsque nous regardons les peintures de corps entassés à fond de cale ou de captifs entravés.
Les groupes humains présentés dans La saison de l’ombre sont imaginaires, mon objectif n’ayant pas été de composer un roman historique, forcément sujet à polémique, tant la question du trafic négrier demeure sensible et, en ce qui concerne le vécu des Subsahariens non déportés, assez pauvrement analysée. J’ai fait le choix d’une démarche de création pure, la seule valide à mon sens, pour cheminer vers les mondes disparus que je comptais explorer. Il s’est agi de bâtir un projet esthétique permettant de lever les silences et de faire revivre des êtres dont l’Histoire ne semble avoir gardé nulle trace. Des êtres chassés du souvenir de leur propre descendance. Ceux qui, sans connaître les cales des navires négriers furent, eux aussi, précipités dans l’inconnu. La saison de l’ombre décrit, de l’intérieur, une communauté confrontée à la disparition d’un grand nombre des siens, et tout à fait ignorante des opérations de traite ayant déjà commencé depuis un bon moment. Une place primordiale est donnée à la pensée, à l’intériorité des personnages. Les membres du clan Mulongo – comme leurs voisins Bwele – ont une mémoire, une vision du monde, une sensibilité. Le texte tient à faire état de ces éléments empruntés pour l’essentiel aux peuples bantous d’Afrique centrale, auxquels le roman rend hommage. A travers eux, j’espère avoir célébré les spiritualités, le geste créatif et les arts de vivre des Subsahariens en général.
L’Afrique centrale/équatoriale donc, comme dans mes autres romans à décor subsaharien. Il faudra pourtant se garder de généralisations faciles. Si les usages prêtés aux protagonistes du roman sont souvent empruntés aux Bantous d’Afrique centrale, leur diversité est également mise en exergue. Ainsi, on ne vit pas exactement de la même manière chez les uns et chez les autres. Comme dans la réalité, chaque communauté a été façonnée par une expérience particulière, si bien qu’en dépit de leur proximité, elles sont étrangères les unes aux autres. Il n’existe pas de fraternité de couleur en ce temps-là, sous le Sahara. La question raciale et le discours selon lequel des Noirs vendaient des Noirs à l’époque de la Traite transatlantique, seraient des données absurdes pour comprendre ce texte. Ces concepts, comme d’autres – celui d’Africain, par exemple –, participent d’une vision euro-centrée, et n’ont pas de sens pour les habitants des espaces concernés par le texte, avant l’ère coloniale. Or, je veux une fois de plus le souligner, le point de vue de La saison de l’ombre est clairement afro-centré. Il est celui des Subsahariens de l’Afrique précoloniale. L’invention de la race et la racialisation des imaginaires, ne sont pas des faits subsahariens.
Les Européens, qui ne sont qu’évoqués dans le roman, y sont appelés « hommes aux pieds de poule ». Cette appellation est une adaptation poétique du mot « mukala », terme de la langue douala du Cameroun encore en usage, lorsqu’il s’agit de désigner les Européens. Ce mot, abusivement traduit par « Blanc », signifie, en réalité, « patte d’oiseau ». Il fait référence au vêtement des premiers Européens apparus sur les côtes de l’actuel Cameroun, et dont on trouvait qu’ils donnaient, à ceux qui les portaient, des jambes ressemblant à des pattes d’oiseaux. Ce n’est pas à leur couleur – même si cette dernière n’échappa nullement au regard – que les Européens furent/sont réduits, dans cette région du monde. C’est donc cette logique qu’il faudra faire sienne, pour appréhender convenablement le roman. La saison de l’ombre parle avant tout d’un drame humain et, je l’espère, sans manichéisme ni intention de sauver ce qui ne peut l’être.
Il s’est passé la chose suivante : des humains ont pensé tirer parti du commerce d’autres humains. Et des humains ont souffert l’arrachement des leurs, la violence de leurs voisins. Voilà ce que propose La saison de l’ombre : le point de vue subsaharien sur une des nombreuses défaites de l’humanité, mais aussi, sur les fragiles triomphes de l’humanité. Une histoire de mort, de vie après la mort. De façon métaphorique, cette histoire est celle d’une grande partie de l’Afrique subsaharienne, depuis cinq cents ans environ.

Léonora Miano

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s