Prix Goncourt

 

Qu’est-ce que le Prix Goncourt ?

Le prix Goncourt est un prix littéraire français récompensant des auteurs d’expression française, créé par le testament d’Edmond de Goncourt en 1896. La Société littéraire des Goncourt fut officiellement fondée en 1902 et le premier prix Goncourt fut proclamé le 21 décembre 1903. Ce prix annuel est décerné au début du mois de novembre par l’Académie Goncourt, après trois présélections successives, en septembre et en octobre, parmi les romans publiés dans l’année en cours. C’est le prix littéraire français le plus ancien et considéré comme le plus prestigieux.

Bien que prestigieux ce prix est légèrement « doté », un chèque de 10 euros que les récipiendaires ont pris l’habitude de ne pas encaisser mais encadrer.

Prix également grandement sujet à polémique …. Mais de ce prix en sont nés d’autres :

Prix Goncourt des lycéens

Le Prix Goncourt des lycéens est un prix littéraire français créé en 1988 par la Fnac, en collaboration avec le rectorat de Rennes et avec la bienveillance de l’Académie Goncourt, qui met à disposition sa sélection afin que les lycéens y opèrent leur choix propre et participent aux rencontres organisées après la proclamation du prix.

Goncourt de la poésie

La bourse Goncourt de la poésie a été instituée en 1985 grâce au legs d’Adrien Bertrand (prix Goncourt en 1914). Ce prix est décerné à un poète pour l’ensemble de son œuvre et non pour un ouvrage particulier.

Goncourt de la Nouvelle

Goncourt du Premier Roman

Goncourt de la biographie

Ce prix est décerné depuis 1999 en septembre en partenariat avec la municipalité de Nancy.

Goncourt Jeunesse

Décerné en partenariat avec la municipalité de Fontvieille

 

Liste Goncourt : le choix polonais

Il existe également depuis 1998 un « prix Goncourt : le choix polonais » organisé par l’Institut français de Cracovie et décerné par un jury constitué d’étudiants des départements de français des universités de toute la Pologne sur la base de la liste établie en septembre par l’Académie Goncourt.

PRIX GONCOURT 2013

Pierre Lemaitre

« Au revoir là-haut »

A propos de l’auteur

Pierre Lemaitre, né le 19 avril 1951 à Paris, est un romancier et scénariste français, lauréat du prix Goncourt 2013.

 

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« Au revoir là-haut »

 

lemaitre « Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. » 

Sur les ruines du plus grand carnage du XXe siècle, deux rescapés des tranchées, passablement abîmés, prennent leur revanche en réalisant une escroquerie aussi spectaculaire qu’amorale. Des sentiers de la gloire à la subversion de la patrie victorieuse, ils vont découvrir que la France ne plaisante pas avec ses morts…

Fresque d’une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d’évocation, Au revoir là-haut est le grand roman de l’après-guerre de 14, de l’illusion de l’armistice, de l’État qui glorifie ses disparus et se débarrasse de vivants trop encombrants, de l’abomination érigée en vertu.

Dans l’atmosphère crépusculaire des lendemains qui déchantent, peuplée de misérables pantins et de lâches reçus en héros, Pierre Lemaitre compose la grande tragédie de cette génération perdue avec un talent et une maîtrise impressionnants.

 

EXTRAIT

 

« Novembre 1918 

Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts  depuis longtemps. De la guerre, justement. Aussi, en octobre, Albert reçut-il  avec pas mal de scepticisme les rumeurs annonçant un armistice. Il ne leur prêta  pas plus de crédit qu’à la propagande du début qui soutenait, par exemple, que  les balles boches étaient tellement molles qu’elles s’écrasaient comme des  poires blettes sur les uniformes, faisant hurler de rire les régiments français.  En quatre ans, Albert en avait vu un paquet, des types morts de rire en recevant  une balle allemande. 

Il s’en rendait bien compte, son refus de croire à l’approche d’un armistice  tenait surtout de la magie: plus on espère la paix, moins on donne de crédit aux  nouvelles qui l’annoncent, manière de conjurer le mauvais sort. Sauf que, jour  après jour, ces informations arrivèrent par vagues de plus en plus serrées et  que, de partout, on se mit à répéter que la guerre allait vraiment prendre fin.  On lut même des discours, c’était à peine croyable, sur la nécessité de  démobiliser les soldats les plus vieux qui se traînaient sur le front depuis des  années. Quand l’armistice devint enfin une perspective raisonnable, l’espoir  d’en sortir vivant commença à tarauder les plus pessimistes. En conséquence de  quoi, question offensive, plus personne ne fut très chaud. On disait que la 163e  DI allait tenter de passer en force de l’autre côté de la Meuse. Quelques-uns  parlaient encore d’en découdre avec l’ennemi, mais globalement, vu d’en bas, du  côté d’Albert et de ses camarades, depuis la victoire des Alliés dans les  Flandres, la libération de Lille, la déroute autrichienne et la capitulation des  Turcs, on se sentait beaucoup moins frénétique que les officiers. La réussite de  l’offensive italienne, les Anglais à Tournai, les Américains à Châtillon… on  voyait qu’on tenait le bon bout. Le gros de l’unité se mit à jouer la montre et  on discerna une ligne de partage très nette entre ceux qui, comme Albert,  auraient volontiers attendu la fin de la guerre, assis là tranquillement avec le  barda, à fumer et à écrire des lettres, et ceux qui grillaient de profiter des  derniers jours pour s’étriper encore un peu avec les Boches. 

Cette ligne de démarcation correspondait exactement à celle qui séparait les  officiers de tous les autres hommes. Rien de nouveau, se disait Albert. Les  chefs veulent gagner le plus de terrain possible, histoire de se présenter en  position de force à la table des négociations. Pour un peu, ils vous  soutiendraient que conquérir trente mètres peut réellement changer l’issue du  conflit et que mourir aujourd’hui est encore plus utile que mourir la  veille. 

C’est à cette catégorie qu’appartenait le lieutenant d’Aulnay-Pradelle. Tout  le monde, en parlant de lui, laissait tomber le prénom, la particule, le  « Aulnay », le tiret et disait simplement « Pradelle », on savait que ça le foutait  en pétard. On jouait sur du velours parce qu’il mettait un point d’honneur à ne  jamais le montrer. Réflexe de classe. Albert ne l’aimait pas. Peut-être parce  qu’il était beau. Un type grand, mince, élégant, avec beaucoup de cheveux  ondulés d’un brun profond, un nez droit, des lèvres fines admirablement  dessinées. Et des yeux d’un bleu foncé. Pour Albert, une vraie gueule  d’empeigne. Avec ça, l’air toujours en colère. Un gars du genre impatient, qui  n’avait pas de vitesse de croisière: il accélérait ou il freinait; entre les  deux, rien. Il avançait avec une épaule en avant comme s’il voulait pousser les  meubles, il arrivait sur vous à toute vitesse et il s’asseyait brusquement,  c’était son rythme ordinaire. C’était même curieux, ce mélange: avec son allure  aristocratique, il semblait à la fois terriblement civilisé et foncièrement  brutal. Un peu à l’image de cette guerre. C’est peut-être pour cela qu’il s’y  trouvait aussi bien. Avec ça, une de ces carrures, l’aviron, sans doute, le  tennis. 

Ce qu’Albert n’aimait pas non plus, c’étaient ses poils. Des poils noirs,  partout, jusque sur les phalanges, avec des touffes qui sortaient du col juste  en dessous de la pomme d’Adam. En temps de paix, il devait sûrement se raser  plusieurs fois par jour pour ne pas avoir l’air louche. Il y avait certainement  des femmes à qui ça faisait de l’effet, tous ces poils, ce côté mâle, farouche,  viril, vaguement espagnol. Rien que Cécile… Enfin, même sans parler de Cécile,  Albert ne pouvait pas le blairer, le lieutenant Pradelle. Et surtout, il s’en  méfiait. Parce qu’il aimait charger. Monter à l’assaut, attaquer, conquérir lui  plaisaient vraiment. 

Depuis quelque temps, justement, il était encore moins fringant qu’à  l’accoutumée. Visiblement, la perspective d’un armistice lui mettait le moral à  zéro, le coupait dans son élan patriotique. L’idée de la fin de la guerre, le  lieutenant Pradelle, ça le tuait. 

Il montrait des impatiences inquiétantes. Le manque d’entrain de la troupe  l’embêtait beaucoup. Quand il arpentait les boyaux et s’adressait aux hommes, il  avait beau mettre dans ses propos tout l’enthousiasme dont il était capable,  évoquer l’écrasement de l’ennemi auquel une dernière giclée donnerait le coup de  grâce, il n’obtenait guère que des bougonnements assez flous, les types  opinaient prudemment du bonnet en piquant du nez sur leurs godillots. Ce n’était  pas seulement la crainte de mourir, c’était l’idée de mourir maintenant. Mourir  le dernier, se disait Albert, c’est comme mourir le premier, rien de plus  con. 

Or c’est exactement ce qui allait se passer. 

Alors que jusqu’ici, dans l’attente de l’armistice, on vivait des jours assez  tranquilles, brusquement tout s’était emballé. Un ordre était tombé d’en haut,  exigeant qu’on aille surveiller de plus près ce que faisaient les Boches. Il  n’était pourtant pas nécessaire d’être général pour se rendre compte qu’ils  faisaient comme les Français, qu’ils attendaient la fin. Ça n’empêche, il  fallait y aller voir. À partir de là, plus personne ne parvint à reconstituer  exactement l’enchaînement des événements. 

Pour remplir cette mission de reconnaissance, le lieutenant Pradelle choisit  Louis  Thérieux et Gaston Grisonnier, difficile de dire pourquoi, un jeune et un  vieux, peut-être l’alliance de la vigueur et de l’expérience. En tout cas, des  qualités inutiles parce que tous deux survécurent moins d’une demi-heure à leur  désignation. Normalement, ils n’avaient pas à s’avancer très loin. Ils devaient  longer une ligne nord-est, sur, quoi, deux cents mètres, donner quelques coups  de cisaille, ramper ensuite jusqu’à la seconde rangée de barbelés, jeter un oeil  et s’en revenir en disant que tout allait bien, vu qu’on était certain qu’il n’y  avait rien à voir. Les deux soldats n’étaient d’ailleurs pas inquiets  d’approcher ainsi de l’ennemi. Vu le statu quo des derniers jours, même s’ils  les apercevaient, les Boches les laisseraient regarder et s’en retourner, ça  serait comme une sorte de distraction. Sauf qu’au moment où ils avançaient,  courbés le plus bas possible, les deux observateurs se firent tirer comme des  lapins. Il y eut le bruit des balles, trois, puis un grand silence; pour  l’ennemi, l’affaire était réglée. On essaya aussitôt de les voir, mais comme ils  étaient partis côté nord, on ne repérait pas l’endroit où ils étaient  tombés. 

Autour d’Albert, tout le monde en eut le souffle coupé. Puis il y eut des  cris. Salauds. Les Boches sont bien toujours pareils, quelle sale engeance! Des  barbares, etc. En plus, un jeune et un vieux! Ça ne changeait rien, mais dans  l’esprit de tous, les Boches ne s’étaient pas contentés de tuer deux soldats  français, avec eux, ils avaient abattu deux emblèmes. Bref, une vraie  fureur. 

Dans les minutes qui suivirent, avec une promptitude dont on les savait à  peine capables, depuis l’arrière, les artilleurs balancèrent des giclées de 75  sur les lignes allemandes, à se demander comment ils avaient été  informés. 

Après, l’engrenage. 

Les Allemands répliquèrent. Côté français, il ne fallut pas longtemps pour  rassembler tout le monde. On allait leur régler leur compte, à ces cons-là.  C’était le 2 novembre 1918. On ne le savait pas encore, on était à moins de dix  jours de la fin de la guerre. 

Et attaquer le jour des Morts, en plus. On a beau ne pas trop s’attacher aux  symboles… 

Et nous voilà de nouveau harnachés, pensa Albert, prêts à escalader les  échafauds (c’est comme ça qu’on appelait les échelles utilisées pour sortir de  la tranchée, vous parlez d’une perspective) et à foncer la tête la première vers  les lignes ennemies. Tous les gars, en file indienne, tendus comme des arcs,  peinaient à avaler leur salive. Albert était en troisième position, derrière  Berry et le jeune Péricourt qui se retourna, comme pour vérifier que tout le  monde était bien là. Leurs regards se croisèrent, Péricourt lui sourit, un  sourire d’enfant qui s’apprête à faire une bonne blague. Albert tenta de sourire  à son tour mais il n’y parvint pas. Péricourt revint à sa position. On attendait  l’ordre d’attaquer, la fébrilité était presque palpable. Les soldats français,  scandalisés par la conduite des Boches, étaient maintenant concentrés sur leur  fureur. Au-dessus d’eux, les obus striaient le ciel dans les deux sens et  secouaient la terre jusque dans les boyaux. 

Albert regarda par-dessus l’épaule de Berry. Le lieutenant Pradelle, monté  sur un petit avant-poste, scrutait les lignes ennemies à la jumelle. Albert  reprit sa position dans la file. S’il n’y avait pas eu autant de bruit, il  aurait pu réfléchir à ce qui le tracassait, mais les sifflements suraigus se  succédaient, interrompus par des explosions qui vous faisaient trembler de la  tête aux pieds. Allez vous concentrer, dans ces conditions-là. 

Pour le moment, les gars sont dans l’attente de l’ordre d’attaquer.  L’occasion n’est donc pas mauvaise pour observer Albert. 

Albert Maillard. C’était un garçon mince, de tempérament légèrement  lymphatique, discret. Il parlait peu, il s’entendait bien avec les chiffres.  Avant la guerre, il était caissier dans une filiale de la Banque de l’Union  parisienne. Le travail ne lui plaisait pas beaucoup, il y était resté à cause de  sa mère. Mme Maillard n’avait qu’un fils et elle adorait les chefs. Alors bien  sûr, Albert chef d’une banque, vous parlez, elle avait été immédiatement  enthousiaste, convaincue qu' »avec son intelligence » il ne tarderait pas à se  hisser au sommet. Ce goût exacerbé pour l’autorité lui venait de son père,  adjoint au sous-chef de bureau au ministère des Postes, qui concevait la  hiérarchie de son administration comme une métaphore de l’univers. Mme Maillard  aimait tous les chefs, sans exception. Elle n’était pas regardante sur leur  qualité ni sur leur provenance. Elle avait des photos de Clemenceau, de Maurras,  de Poincaré, de Jaurès, de Joffre, de Briand… Depuis qu’elle avait perdu son  mari qui commandait une escouade de surveillants en uniforme au musée du Louvre,  les grands hommes lui procuraient des sensations inouïes. Albert n’était pas  chaud pour la banque, mais il l’avait laissée dire, avec sa mère c’est encore ce  qui marchait le mieux. Il avait quand même commencé à tirer ses plans. Il  voulait partir, il avait des envies de Tonkin, assez vagues, il est vrai. En  tout cas, quitter son emploi de comptable, faire autre chose. Mais Albert  n’était pas un type rapide, tout lui demandait du temps. Et très vite, il y  avait eu Cécile, la passion tout de suite, les yeux de Cécile, la bouche de  Cécile, le sourire de Cécile, et puis forcément, après, les seins de Cécile, le  cul de Cécile, comment voulez-vous penser à autre chose. 

Pour nous, aujourd’hui, Albert Maillard ne semble pas très grand, un mètre  soixante-treize, mais pour son époque, c’était bien. Les filles l’avaient  regardé autrefois. Cécile surtout. Enfin… Albert avait beaucoup regardé Cécile  et, au bout d’un moment, à force d’être fixée comme ça, presque tout le temps,  bien sûr, elle s’était aperçue qu’il existait et elle l’avait regardé à son  tour. Il avait un visage attendrissant. Une balle lui avait éraflé la tempe  droite pendant la Somme. Il avait eu très peur, mais en avait été quitte pour  une cicatrice en forme de parenthèse qui lui tirait légèrement l’oeil de côté et  qui lui donnait un genre. À sa permission suivante, Cécile, rêveuse et charmée,  l’avait caressée du bout de l’index, ce qui n’avait pas arrangé son moral.  Enfant, Albert avait un petit visage pâle, presque rond, avec des paupières  lourdes qui lui donnaient un air de Pierrot triste. Mme Maillard se privait de  manger pour lui donner de la viande rouge, persuadée qu’il était blanc parce  qu’il manquait de sang. Albert avait eu beau lui expliquer mille fois que ça  n’avait rien à voir, sa mère n’était pas du genre à changer d’avis comme ça,  elle trouvait toujours des exemples, des raisons, elle avait horreur d’avoir  tort, même dans ses lettres elle revenait sur des choses qui remontaient à des  années, c’était vraiment pénible. À se demander si ce n’était pas pour ça  qu’Albert s’était engagé dès le début de la guerre. Quand elle l’avait appris,  Mme Maillard avait poussé les hauts cris, mais c’était une femme tellement  démonstrative qu’il était impossible de démêler chez elle ce qui relevait de la  frayeur et du théâtre. Elle avait hurlé, s’était arraché les cheveux, et s’était  vite ressaisie. Comme elle avait une conception assez classique de la guerre,  elle avait été rapidement convaincue qu’Albert, « avec son intelligence », ne  tarderait pas à briller, à monter en grade, elle le voyait partir à l’assaut, en  première ligne. Dans son esprit, il effectuait une action héroïque, il devenait  aussitôt officier, capitaine, commandant, ou davantage, général, ce sont des  choses qu’on voit à la guerre. Albert avait laissé dire en préparant sa  valise. 

Avec Cécile, ce fut très différent. La guerre ne l’effrayait pas. D’abord,  c’était un « devoir patriotique » (Albert fut surpris, il ne l’avait jamais  entendue prononcer ces mots-là), ensuite, il n’y avait pas vraiment de raison  d’avoir peur, c’était quasiment une formalité. Tout le monde le  disait. 

Albert, lui, avait un petit doute, mais Cécile était un peu comme Mme  Maillard finalement, elle avait des idées assez fixes. A l’écouter, la guerre ne  ferait pas long feu. Albert n’était pas loin de la croire; quoi qu’elle dise,  Cécile, avec ces mains, avec cette bouche, avec tout ça, à Albert, elle pouvait  lui dire n’importe quoi. On ne peut pas comprendre si on ne la connaît pas,  pensait Albert. Pour nous, cette Cécile, ce serait une jolie fille, rien de  plus. Pour lui, c’était tout autre chose. Chaque pore de sa peau, à Cécile,  était constitué d’une molécule spéciale, son haleine avait un parfum spécial.  Elle avait les yeux bleus, bon, à vous, ça ne vous dit rien, mais pour Albert,  ces yeux-là, c’était un gouffre, un précipice. Tenez, prenez sa bouche et  mettez-vous un instant à sa place, à notre Albert. De cette bouche, il avait  reçu des baisers si chauds et tendres, qui lui soulevaient le ventre, à  exploser, il avait senti sa salive couler en lui, il l’avait bue avec tant de  passion, elle avait été capable de tels prodiges que Cécile n’était pas  seulement Cécile. C’était… Alors, du coup, elle pouvait soutenir que la  guerre, on n’en ferait qu’une bouchée, Albert avait tellement rêvé d’être une  bouchée pour Cécile… 

Aujourd’hui, évidemment, il jugeait les choses assez différemment. Il savait  que la guerre n’était rien d’autre qu’une immense loterie à balles réelles dans  laquelle survivre quatre ans tenait fondamentalement du miracle. 

Et finir enterré vivant à quelques encablures de la fin de la guerre,  franchement, ce serait vraiment la cerise. 

Pourtant, c’est exactement ce qui va arriver. 

Enterré vivant, le petit Albert. 

La faute à « pas de chance », dirait sa mère. 

Le lieutenant Pradelle s’est retourné vers sa troupe, son regard s’est planté  dans celui des premiers hommes qui, à sa droite et à sa gauche, le fixent comme  s’il était le Messie. Il a hoché la tête et pris sa respiration. 

Quelques minutes plus tard, légèrement voûté, Albert court dans un décor de  fin du monde, noyé sous les obus et les balles sifflantes, en serrant son arme  de toutes ses forces, le pas lourd, la tête rentrée dans les épaules. La terre  est épaisse sous les godillots parce qu’il a beaucoup plu ces jours-ci. À ses  côtés, des types hurlent comme des fous, pour s’enivrer, pour se donner du  courage. D’autres, au contraire, avancent comme lui, concentrés, le ventre noué,  la gorge sèche. Tous se ruent vers l’ennemi, armés d’une colère définitive, d’un  désir de vengeance. En fait, c’est peut-être un effet pervers de l’annonce d’un  armistice. Ils en ont subi tant et tant que voir cette guerre se terminer comme  ça, avec autant de copains morts et autant d’ennemis vivants, on a presque envie  d’un massacre, d’en finir une fois pour toutes. On saignerait n’importe  qui. 

Même Albert, terrorisé par l’idée de mourir, étriperait le premier venu. Or,  il y a eu pas mal d’obstacles; en courant, il a dû dériver sur la droite. Au  début, il a suivi la ligne fixée par le lieutenant, mais avec les balles  sifflantes, les obus, on zigzague, forcément. D’autant que Péricourt qui  avançait juste devant lui vient de se faire faucher par une balle et s’est  écroulé quasiment dans ses pattes, Albert n’a eu que le temps de sauter  par-dessus. Il perd l’équilibre, court plusieurs mètres sur son élan et tombe  sur le corps du vieux Grisonnier, dont la mort, inattendue, a donné le signal de  départ à cette ultime hécatombe. 

Malgré les balles qui sifflent tout autour de lui, en le voyant allongé là,  Albert s’arrête tout net. 

C’est sa capote qu’il reconnaît parce qu’il portait toujours ce truc à la  boutonnière, rouge, ma « légion d’horreur », disait-il. Ce n’était pas un esprit  fin, Grisonnier. Pas délicat, mais brave type, tout le monde l’aimait bien.  C’est lui, pas de doute. Sa grosse tête s’est comme incrustée dans la boue et le  reste du corps a l’air d’être tombé tout en désordre. Juste à côté, il reconnaît  le plus jeune, Louis Thérieux. Lui aussi est en partie recouvert de boue,  recroquevillé, un peu dans la position du foetus. C’est touchant, mourir à cet  âge-là, dans une attitude pareille… 

Albert ne sait pas ce qui lui prend, une intuition, il attrape l’épaule du  vieux et le pousse. Le mort bascule lourdement et se couche sur le ventre. Il  lui faut quelques secondes pour réaliser, à Albert. Puis la vérité lui saute au  visage: quand on avance vers l’ennemi, on ne meurt pas de deux balles dans le  dos. 

Il enjambe le cadavre et fait quelques pas, toujours baissé, on ne sait pas  pourquoi, les balles vous attrapent aussi bien debout que courbé, mais c’est un  réflexe d’offrir le moins de prise possible, comme si on faisait tout le temps  la guerre dans la crainte du ciel. Le voici devant le corps du petit Louis. Il a  serré ses poings près de sa bouche, comme ça, c’est fou ce qu’il a l’air jeune,  quoi, vingt-deux ans. « 

 

 

 

 

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2 commentaires sur “Prix Goncourt

  1. Christiane dit :

    Merci pour cet extrait, je veux absolument lire ce bouquin le sujet m’intéresse et le style d’écriture me plaît beaucoup.

    • ideelle dit :

      J’aime beaucoup lire des extraits d’un roman avant de pousser la porte de ma librairie … il faut qu’il y ait un coup de foudre, que le style et les mots me parlent, me charment … L’an passé, quand j’ai eu « Le sermon sur la chute de Rome » entre les mains, je lu et relu les premieres pages pendant plusieurs jours, je n’arrivais pas à avancer tant j’étais envoûtée ….

      Peut-être pourrons-nous à nouveau échanger sur « Au revoir là-haut » dès que nous l’aurons toutes deux lu 😉

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